Créé il y a tout juste cinq ans, le M5-RFP voulait jouer un rôle dans la construction d’un Mali nouveau. Mais Assimi Goïta et ses colonels n’ont jamais eu l’intention de partager le pouvoir. Les leaders du mouvement se rêvaient partenaires : ils n’auront été qu’un marchepied.
Le soleil tape fort sur Bamako en ce 5 juin 2020 et pourtant, des milliers de Maliens convergent vers la place de l’Indépendance. Dans leurs mains, des pancartes réclamant le départ du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Dans leurs cœurs, une immense lassitude face à une administration perçue comme corrompue et incapable d’enrayer la progression de l’insécurité. À la tête de la mobilisation, le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition hétéroclite rassemblant partis politiques, figures religieuses, intellectuels et activistes.
La victoire se jouera quelques semaines plus tard, le 18 août 2020, quand un quarteron de colonels renversera un chef d’État fragilisé par des semaines de contestation. Un scénario écrit d’avance À l’époque, la rue exulte et acclame les putschistes. Le M5 pense avoir gagné, l’illusion sera de courte durée. « Après le coup d’État, personne n’a pris contact avec nous, se souvient un ancien membre du comité stratégique du M5. C’est l’imam Dicko qui a appelé au dialogue avec la junte. On a alors envoyé Mountaga Tall et Mohamed Salia Touré.
Mais dès la première rencontre, les militaires nous ont dit qu’ils garderaient le pouvoir. » Cinq années ont passé, et force est de constater qu’ils n’ont jamais lâché une once de leur influence. Le scénario était-il écrit d’avance ? Sitôt IBK renversé, la junte exige la présidence de la transition, ainsi que cinq ministères régaliens : la Défense, la Sécurité, les Finances, les Transports et l’Administration territoriale. Le M5 refuse, persuadé que son combat lui a été confisqué. Le bras de fer commence et les militaires, bien décidés à affaiblir le mouvement, déploient leur stratégie : diviser pour mieux régner. Plusieurs figures du M5 sont débauchées. Issa Kaou Djim, coordinateur de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS), est nommé 4e vice-président du Conseil national de transition (CNT).

Adama Diarra (dit Ben le Cerveau), qui a donné de la voix dans les rues de Bamako, obtient de siéger au sein de cet organe législatif. Les deux hommes se retournent bientôt contre leurs camarades. Coupant les ponts avec l’influent Dicko, Issa Kaou Djim va jusqu’à quitter la CMAS. Récupération politique En juin 2021, ce dernier créera un parti pour soutenir politiquement Assimi Goïta, devenu l’homme fort de la transition. Mais le compagnonnage ne durera pas. « Ils l’ont beaucoup utilisé, résume aujourd’hui un ancien membre de son parti. Il voyait régulièrement Modibo Koné [le patron de la Sécurité d’État] et Ismaël Wagué [ministre de la Réconciliation].
Ils lui ont même proposé la primature à condition qu’il s’aligne sur eux. » Ben le Cerveau et lui ont été politiquement récupérés pour semer la suspicion au sein du M5, abonde un ancien conseiller des putschistes. Et puis la junte était encore novice dans l’exercice du pouvoir. Elle avait aussi besoin de bons orateurs pour étouffer les critiques. » Kaou Djim contribue à redorer l’image d’Assimi Goïta, qu’il surnomme « l’Imperturbable » tandis que Ben le Cerveau, fervent partisan d’un rapprochement avec la Russie, mène une croisade médiatique contre la France et l’Occident.
La chute sera aussi brutale que leur ascension aura été rapide. Dès 2021, Issa Kaoum Djim est envoyé derrière les barreaux pour avoir critiqué l’action du gouvernement. Relâché quelques mois plus tard, il est ensuite révoqué du CNT. Jusqu’à ce mois de décembre 2024, quand il écope de deux ans prison pour « offense commise publiquement envers un chef d’État étranger » et « injures par le biais de systèmes d’information » – la justice malienne lui reproche d’avoir mis en doute la crédibilité d’un projet de coup d’État au Burkina Faso, alors en plein rapprochement avec le Mali. Verrouillage Ben le Cerveau ne connaît pas une trajectoire plus heureuse. Lui tombe en disgrâce fin 2023 : accusé « d’atteinte au crédit de l’État » pour s’être opposé à une nouvelle prolongation de la transition, il est arrêté et écarté du CNT. Son mouvement, Yerewolo-Debout sur les remparts – très actif et influent sur les réseaux sociaux – est démantelé.
Le message est clair : toute voix dissidente sera réduite au silence, même parmi les alliés. Bientôt, c’est au tour de l’imam Mahmoud Dicko de faire les frais de ce verrouillage. Figure morale de la contestation anti-IBK, il cesse bientôt d’être consulté. « L’imam a vécu cela comme un affront, raconte l’un de ses proches. Il estimait que la junte dirigeait mal le pays et considérait qu’elle n’avait pas carte blanche. C’est comme ça qu’il a fini par basculer dans l’opposition ».
La riposte ne tarde pas. Des activistes sont bientôt « mandatés par les militaires pour le discréditer publiquement », affirme un membre de son entourage. La CMAS est dissoute et son coordinateur, Youssouf Diawara, arrêté pour « opposition à l’autorité légitime ». Parmi les proches de l’imam, certains évoquent même une tentative d’empoisonnement. « Il est parti à Dubaï pour des soins et les médecins ont détecté une substance toxique dans son organisme », affirme l’un d’eux. Invité fin 2023 à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune pour discuter de la crise dans le nord du Mali, le religieux est bientôt accusé de « trahison » par des militaires.

Il vit depuis en exil en Algérie et, alors qu’il galvanisait les foules lors des manifestations contre IBK, il s’est muré dans le silence. Il est aujourd’hui marginalisé, loin du tumulte politique malien qu’il a contribué à alimenter. Pendant plusieurs années, une autre figure du M5 paraît tirer son épingle du jeu : Choguel Kokalla Maïga. En mai 2021, lorsque les militaires écartent le président Bah N’Daw et le Premier ministre Moctar Ouane, c’est lui qu’ils choisissent de porter à la tête du gouvernement. Sauf que là encore, il ne s’agit pas de vraiment partager le pouvoir avec le M5 mais plutôt de sauver les apparences. Choguel Maïga sera de longs mois durant un Premier ministre sans véritables prérogatives. Il tente de s’imposer, donne de la voix contre la France et la Cedeao mais l’appareil politique, sécuritaire, diplomatique et budgétaire reste entre les mains de Goïta et de ses camarades colonels devenus, comme lui, généraux. « Il n’avait aucun pouvoir réel. Il servait de paravent civil. Il le savait et s’en accommodait, car il voulait vraiment aider la junte. En privé, il disait même qu’il se verrait bien directeur de campagne d’Assimi Goïta s’il se présentait à la présidentielle », raconte un de ses anciens collaborateurs à la primature. « Ils les ont mangés un par un » Une nouvelle fois, l’idylle tourne court. En août 2022, victime d’un AVC, Choguel Maïga est mis en « repos forcé ». À son retour, le poste l’attend mais a été intégralement vidé de sa substance. Les mois suivants sont semblables à une longue agonie. En juillet 2023, la junte procède à un remaniement. Sept de ses proches sont limogés, dont Ibrahim Ikassa Maïga, figure historique du M5. Puis en novembre 2024, c’est Choguel Maïga lui-même qui est remercié après avoir publiquement reproché aux militaires de le tenir à l’écart et réclamé une rectification de la transition au Mali. En mai dernier, la dissolution des partis politiques, décidée par Assimi Goïta, est venue parachever la neutralisation du M5. Ses figures encore visibles, à l’instar de Mountaga Tall ou de l’ancien Premier ministre Modibo Sidibé, sont réduites au silence. « Ils les ont mangés un par un, avec patience et méthode, conclut un politologue malien. Le M5 pensait être partenaire, il n’aura été qu’un marche pied. Les militaires l’ont avalé, comme le pluralisme politique et la transition. Ce n’est plus une parenthèse politique : c’est un régime installé. » Un régime qui n’aurait peut-être pas existé sans l’élan populaire du 5 juin 2020 mais qui, cinq ans plus tard, a méthodiquement effacé ceux qui en avaient été les architectes.
Jeune Afrique

